Avant, dans la salle d'attente du médecin, on regardait par la fenêtre, on jouait avec ses clés, on scrutait ses souliers et on soupirait : c'est long.
« Aujourd'hui, avec ma fille de 4 ans, nous jouons à des jeux éducatifs sur mon smartphone, confie une maman. Elle adore. » Emmanuel, lui, regarde des vidéos, consulte ses e-mails ou la météo (1). Plus une minute de perdue !
Les smartphones auraient-ils tué l'ennui ? « Sans aucun doute, pense Odile Chabrillac, psychothérapeute et auteure de Petit éloge de l'ennui (Jouvence). Ils sont devenus des objets transitionnels pour adultes (des doudous). Avec eux, on transporte sa petite bulle de musique, d'amis et d'informations partout avec soi. » L'ennui n'est jamais agréable, il met mal à l'aise. Pouvoir s'en extraire d'un clic semble plutôt séduisant. « Mais s'ennuyer permet de digérer la vie, de laisser émerger l'intuition. En étant toujours connecté, on perd l'inconfort de l'ennui, mais aussi son bénéfice. » Les smartphones ont accentué la notion d'immédiateté. « Ils nous donnent accès à des informations en permanence », souligne Alain Dervaux, psychiatre et addictologue. Il constate, chez certains utilisateurs, un syndrome du Fomo : de l'anglais Fear of missing out, qui signifie « la peur de manquer quelque chose ».
Ne pas être seul avec soi
« Ils veulent être connectés en permanence à leur réseau social ou à un fil d'actualité pour être partout à la fois. » Pour ne plus être seuls avec eux-mêmes. « Ce vide est pourtant constructif. Il invite au rêve, qui permet de se projeter dans le futur. Être toujours occupé limite les capacités créatives. »
Dans les transports en commun, Virgile est ravi de tapoter sur son écran pour passer le temps : « Mais si je rencontre quelqu'un, j'éteins mon téléphone. » La chercheuse américaine Barbara Fredrickson craint pourtant que le smartphone ne mette les rencontres en péril : « Quand on mène une vie sédentaire, nos muscles s'atrophient. De même, si on perd l'habitude du contact humain, on perdra notre capacité biologique à nouer des relations sociales. »
Sombre tableau. « Il faut nuancer, sourit Alain Dervaux. Avant les smartphones, Internet, la télé, la radio et même l'imprimerie avaient déjà bien grignoté l'ennui. Le smartphone n'est qu'un outil pour combler un temps mort. Avec ou malgré lui, il y aura toujours des gens qui s'ennuient et d'autres qui ne souffrent absolument pas de ne rien faire. »
(1) témoignages recueillis via le compte Facebook du journal. La moitié des réponses ont été envoyées d'un mobile.
Audrey GUILLER.