|
À Nantes, une expo pour jeter au bûcher les clichés sur les sorcières... |
1
Au château de Nantes, l’expo «Sorcières» démarre par une balade immersive dans une forêt de papier imaginée par l’artiste Salomé Fauc. © Jérôme Fouquet/Ouest-France
Le musée d’histoire du château des ducs de Bretagne propose un parcours rigoureux autour de la figure de la sorcière. Victime de l’une des plus grandes persécutions de l’histoire, elle est aussi souvent un objet de fantasme, « une construction de nos imaginaires », bien éloignés des réalités historiques.
Une balade immersive dans une forêt de contes de fées. Ainsi démarre la visite de l’expo Sorcières au château de Nantes. Très vite, les bruits et cris d’animaux de la bande-son plongent les visiteurs dans une ambiance angoissante, maléfique. Les volutes bleues des arbres de papier imaginés par la jeune artiste Salomé Fauc sont troublées par les intimidants animaux taxidermisés à tête de peluches de l’œuvre Les anonymes de la plasticienne Annette Messager.
Cette première salle résume les ambivalences de la sorcière. Bien souvent forgée par les imaginaires et les peurs populaires, cette figure est pourtant avant tout celle d’une tragédie : l’une des plus vastes persécutions de l’histoire, dont ces femmes furent les victimes. Plus de 110 000 procès pour sorcellerie ont eu lieu en Europe entre 1424 et 1782. Les historiens peinent à s’accorder sur les chiffres, mais on estime qu’entre 60 000 et 90 000 victimes furent exécutées. Plus de 75 % étaient des femmes. Quelles étaient les réalités derrière les condamnations et les exécutions ?
questionne Krystel Gualdé, commissaire de l’exposition et directrice scientifique du musée d’histoire de Nantes.
Le long d’un parcours historique rigoureux, foisonnant, parfois confrontant, l’expo s’attache à démêler les fantasmes des réalités historiques. Le parcours chronologique démarre avec les magiciennes de l’Antiquité qu’on ne considère pas alors comme maléfiques. Le mot sorcière - du latin « jeteur de sorts » - n’apparaît qu’au XIIe siècle et l a bascule se fait lentement : « Au XIIIe siècle, quand les luttes contre les hérésies deviennent déterminantes pour le pouvoir ecclésiastique, la sorcière devient celle qui est au service du Diable. Puis, au XVe siècle, elle fait soi-disant partie d’une secte satanique se réunissant dans les sabbats. Il devient alors impératif de l’éradiquer.
Les chasses aux sorcières démarrent. Ainsi que les procès en sorcellerie et les bûchers.
« Une théorie du complot de l’époque »
À travers de nombreux documents, livres de procès, gravures, films pédagogiques… l’expo témoigne de ces persécutions tout en redonnant une vie et une histoire à ces femmes. Elles ont été tuées pour des crimes imaginaires qu’elles ont été contraintes d’avouer sous la torture, assure Krystel Gualdé. Les sectes de Satan n’ont pas de réalité historique, c’est une sorte de théorie du complot de l’époque.Â
C’est la rumeur qui les dénonçait : C’était souvent des femmes isolées, vivant dans la misère ou à la marge de la société. La suspicion partait du cercle proche : la famille, le village…
Une épidémie ? La grêle détruisant les récoltes ? On pointait du doigt une supposée sorcière. En vérité, elle pouvait être n’importe qui, celle que vous vouliez voir éliminée. Ces femmes ont été des victimes expiatoires, des boucs émissaires.
Au XIXe siècle, alors que les procès en sorcellerie ont disparu, s’opère un renversement de l’image
. Un essai de l’historien Jules Michelet transforme la sorcière en une figure de femme libre et puissante
qu’on retrouve dans les tableaux des artistes symbolistes. Puis, les militantes féministes des années 1960 et celles d’aujourd’hui s’emparent de l’image des sorcières pour en faire des icônes puissantes en lutte contre le système patriarcal. Elles rendent hommage aux victimes de la chasse aux sorcières,
reconnaît Krystel Gualdé, mais ce sont des réinterprétations qui supplantent les réalités de l’histoire. Cette expo nous le rappelle : les constructions de nos imaginaires ne doivent pas nous aveugler.
Du samedi 7 février au dimanche 28 juin (fermé le lundi) au château des Ducs de Bretagne, à Nantes, tram 1, arrêt Duchesse-Anne, 9 €, gratuit moins de 18 ans, réservation : www.chateaunantes.fr