|
Pourquoi la statue de la légendaire fée Mélusine trône-t-elle dans la Sarthe ?... |
3
La municipalité de Bonnétable a installé Mélusine sur sa place du marchéen 2001. © Yanne Boloh
La sculpture Mélusine au bain trône sur la place du marché de Bonnétable depuis 2001. Très ancrée dans la Vienne, la légende de cette fée qui, chaque samedi, voyait ses jambes se transformer en queue de serpent, s’est aussi implantée dans la Sarthe.
La version originale de cet article a initialement été publiée en février 2023.
« La légende de Mélusine est très ancienne. Elle remonte au moins au Moyen Âge, mais plutôt dans le Poitou, plus exactement dans la ville de Lusignan », explique Janine Chartier, coautrice du livre La Sarthe, lieux de légendes, paru en juin 2022 aux Éditions Sutton. « Elle a été importée en Sarthe par les seigneurs de Bonnétable, les de La Rochefoucauld, qui auraient été apparentés à la famille des Lusignan », continue la passionnée de patrimoine.

Sosthène II de la Rochefoucauld fit rénover le château de Bonnétable à la fin du XIXe siècle et Mélusine s’installa sur son toit. Yanne Boloh
Le conte, qui plonge ses racines dans des mythes très anciens des femmes serpents racontés par exemple par Hérodote, a en tout cas été transmis en prose par Jean d’Arras dans son roman Mélusine ou la noble histoire des Lusignan, en 1393… « La fée Mélusine, l’une des trois filles de la fée Persine et du roi Elinas, est née dans le royaume d’Albany, avec un y, c’est-à -dire en Écosse », raconte Janine Chartier. Le roi, qui avait pourtant promis de ne pas chercher à voir ses filles tant que sa femme ne lui en aurait pas donné l’autorisation, rompt sa promesse, et découvre ainsi qu’il est marié à une fée.
Leur mère leur jette des sorts
Victimes de cette trahison, toutes les quatre s’exilent sur l’île d’Avalon. Mélusine et ses sœurs tentent de se venger de leur père, ce qui met leur mère en colère. Si bien qu’elle leur jette des sorts.
Lire aussi : Saint-Maixent. Source miraculeuse : un mythe ancré dans le pays « des buttes »
C’est ainsi que Mélusine est condamnée à devenir mi-femme mi-serpent, ses jambes se couvrant d’écailles chaque samedi. Toutefois, Persine adoucit cette malédiction : Mélusine pourra vivre normalement si son époux ne cherche pas à la voir ce jour-là . Elle s’enfuit d’Avalon et erre avant d’atteindre le Poitou, où elle rencontre Raymondin de Lusignan et l’épouse. Ils ont dix fils : Urien, Eudes, Guyon, Antoine, Renaud, Geoffroy (dont Rabelais fera l’ancêtre de Pantagruel), Fromont, Horrible, Thierry et Raymonnet. « Selon la légende, Mélusine est surtout une grande bâtisseuse puisqu’elle serait à l’origine de la construction de nombreux châteaux dans le Poitou, dont celui de Lusignan mais aussi de villes comme Parthenay ou Tiffauges », ajoute Janine Chartier.
Mais Mélusine est victime de la jalousie de son beau-frère, qui prétend qu’elle trompe son mari tous les samedis. Pour vérifier, celui-ci ouvre une brèche dans la porte qui la cache et découvre la vraie nature féérique de Mélusine. Elle redevient alors définitivement une fée et hanterait toujours les châteaux des Lusignan.
« Bien sûr, il y a de la traîtrise dans cette légende puisque, chacune à leur tour, Persine et Mélusine souffrent d’un manque de confiance de leur époux, mais je préfère conserver l’aspect d’une fée bâtisseuse », sourit Janine Chartier.
Une bonne fée pour Bonnétable
La sculpture Mélusine au bain trône sur la place du marché de Bonnétable depuis 2001. Elle a ici une queue qui ressemble plus à celle d’une sirène qu’à un serpent. Il n’existe pas de pièce historique rapportant la présence spécifique de cette fée dans les mythes en Sarthe, mais la statue reprend un thème déjà présent au château. Construit en 1479 sur le bord de la rivière Le Tripoulin, ce dernier fut en effet, jusqu’à la fin du XXe siècle, la propriété de La Rochefoucauld. Famille que plusieurs auteurs anciens disent apparentée à la maison de Lusignan, elle-même très liée au mythe de Mélusine.
« Sosthène II de La Rochefoucauld, duc de Doudeauville qui en hérite dans les années 1880, fit rénover le château. Et c’est probablement alors que Mélusine trouva sa place sur son toit. Il se peut qu’il existe d’autres représentations de la fée dans le château, mais il est privé et nous n’avons pas de document sur ce point, explique Céline Noz, chargée de mission tourisme pour la communauté de communes Maine Saosnois qui exploite le jardin potager de Bonnétable. Le jardin a été acheté par la commune lors de la cession du château, à la fin des années 1990. Il était alors à l’abandon et l’enjeu a été de le restaurer. Lors des animations, notamment au moment d’Halloween, je me déguise en Mélusine et j’organise des visites théâtralisées », explique la chargée de mission que ses collègues appellent Mélucéline.
Lire aussi : Plongez dans les mystères médiévaux de la Sarthe, avec le Saut du Serf
Inscrit aux Monuments historiques, le jardin clos de 13 000 m2 a été aménagé en 1889 par les frères Bühler, célèbres paysagistes auxquels on doit de nombreux jardins d’exception comme le parc du Thabor à Rennes ou le parc de la Tête d’or à Lyon.
Connu pour son implication dans la vie locale, le duc a par ailleurs contribué à la réalisation de la ligne « des Ducs », cette voie ferrée entre Mamers et Saint-Calais mise en service en 1872 et dont la section Connerré – Bonnétable vit toujours grâce à l’association Transvap. La gare de Bonnétable conserve d’ailleurs la salle d’attente privée du duc.