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ENTRETIEN. Pour la saison 2 des « Sentinelles », « il faut trouver le bon équilibre entre continuité et nouveauté »... |
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Guillaume Lemans, le scénariste de la série événement de Canal+ « Les Sentinelles ». © Caroline Dubois-Federation-Studio France - Esprits Frappeurs
Scénariste venu du cinéma, Guillaume Lemans signe avec « Les Sentinelles » l’une des séries françaises les plus ambitieuses de ces dernières années, entre uchronie, guerre et fantastique. Pour Ouest-France, il raconte les dessous de l’écriture de la deuxième saison.
Entretien avec Guillaume Lemans, créateur de la série Les Sentinelles, dont la première saison a été lancée le 29 septembre 2025 sur Canal+.
Avant Les Sentinelles, quel était votre regard sur les séries ?
J’ai toujours été un grand amateur de séries. Adolescent, j’étais passionné de science fiction, de jeux de rôle, de mondes imaginaires. Plus tard, j’ai retrouvé dans les séries ce plaisir de suivre des personnages sur la durée. V , X-Files m’ont marqué. Je les regardais en famille. Parce que la série, ça se partage, c’est ce qui est fabuleux ! Et puis j’ai découvert la chaîne HBO dont j’ai dévoré presque tout le catalogue : des auteurs, des séries adultes, des œuvres au long cours. Pour moi, le basculement se fait au début des années 2000 : The Wire, Rome, Oz… C’est là qu’on passe du divertissement bouclé à la création d’univers.
En France, comment avez-vous vu émerger cette culture ?
Tout vient des États-Unis, mais le lancement de la création originale, avec Canal+, au début des années 2000, a tout changé : on pouvait enfin faire des séries de genre, adultes, qui ne cherchent pas le dénominateur commun. C’est dans cette lignée que j’ai voulu m’inscrire en commençant, à cette époque, par un projet de série avant d’aller vers le cinéma (Pour elle, À bout portant, Mea Culpa avec Fred Cavayé ; Captifs avec Yann Gozlan ; ou Dans la brume). Mais au cinéma, on est dans l’ombre du réalisateur même si on a écrit 90 % du scénario. Sur une série, on est incontournable.
Qu’est-ce qui vous a donné envie d’adapter la BD Les Sentinelles ?
Je connaissais la BD et j’y ai vu un potentiel d’univers déployable. Canal+ n’avait rien de comparable. J’avais envie d’une série de science-fiction adulte, ambitieuse, ancrée dans la Première Guerre mondiale. Le déclencheur, c’est la liberté : faire un récit impossible à financer au cinéma français, sans stars, mais avec une vraie ambition visuelle.
La série mêle uchronie, fantastique, espionnage, guerre… Un mélange inédit en France. Innover était impératif ?
Oui. Avec le plaisir aussi d’être pionnier. J’aime la fusion des genres. J’ai ajouté des éléments qui n’étaient pas dans la BD : des personnages féminins, du mystère, du fantastique. Sur le papier, ça faisait peur, mais c’était nécessaire. J’aime le cinéma de genre, la SF, le fantastique : c’est là que je me sens chez moi.
Votre rôle dépasse celui d’un scénariste : vous êtes créateur, showrunner, coproducteur, présent au montage…
Sur une série de huit épisodes avec deux réalisateurs et plusieurs scénaristes, il faut une tête pensante. J’ai suivi tout le montage, dix mois de travail. Être aussi producteur me donne de la liberté, mais aussi des contraintes : quand ça dépasse le budget, on me rappelle que je suis aussi responsable ! J’ai réécrit jusqu’à la veille du tournage. C’était une usine à gaz : deux équipes, 500 personnes, des réécritures permanentes, mais c’est passionnant.
Y a-t-il une recette pour rendre le spectateur accro ?
Il faut poser un enjeu essentiel dans le premier épisode avec des promesses données au spectateur. Ensuite, il y a les twists (révélations) de fin d’épisode. On essaie d’être en cliffhanger, pour dire « reviens nous voir la semaine prochaine ». Tout repose sur le rythme. On pense chaque épisode comme une mécanique : ce que le spectateur sait, ce qu’il doit apprendre et à quel moment, quand est-ce qu’il apprend les grands temps de la série. Ce sont des enchaînements prévus dans des structures. On a des rendez-vous impératifs de milieu de série : l’épisode 4 est souvent charnière dans une série de 8 épisodes, ou le 5 sur 10. Ces relances sont prévues, travaillées en amont, dès l’écriture.
Les Sentinelles ont une esthétique très aboutie. Vous revendiquez une méthode à l’américaine ?
Oui et non. On fantasme beaucoup sur le showrunner à l’américaine. Moi, je me sens artisan : c’est du sur-mesure, pas de l’industrie. On met les mains dans la matière, on s’adapte, on invente. Mais c’est vrai qu’on a cherché à atteindre un niveau visuel digne du cinéma.
Vous insistez souvent sur la fierté d’un savoir-faire français…
Oui, c’est très fort. Sur le tournage, tout le monde s’est arraché : chefs opérateurs, déco, costumes, lumière… Des gens qui travaillent à l’international, fiers de prouver qu’en France, on peut faire ça. Les Sentinelles, c’est une démonstration collective de ce savoir-faire.
La saison 2 est en écriture ?
Oui, depuis un an. Pour Les Sentinelles, dès le début, je savais qu’il y aurait plusieurs saisons. Ça faisait partie du choix de la BD : un univers qui peut se déployer. Dans l’écriture de la saison 1, à la fin de l’épisode 8, il y a énormément de lignes laissées ouvertes. C’est une série qui est pensée dès la base pour faire plusieurs saisons. On a dû attendre la sortie de la série pour avoir des réponses : qu’est-ce qui marche et pourquoi ? Les saisons 2 sont toujours plus compliquées que les saisons 1 parce qu’il faut trouver le bon équilibre entre continuité et nouveauté.
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Vous avez trouvé la recette pour durer ?
Le mystère, toujours, mais bien dosé. Il faut répondre à certaines questions et en garder d’autres ouvertes. Et surtout, raconter des personnages complexes, humains, sombres. Les Sentinelles n’est pas une série de super-héros : c’est une série sur la monstruosité, sur des machines de guerre qui sont aussi des hommes fragiles, déchirés par la guerre. C’est ça, Les Sentinelles. Si tu n’as que des mystères sans rien comprendre à l’univers, tu peux lasser le spectateur. Lost (2004-2010), même si c’est un immense succès, m’a perdu au bout d’un moment. Il y a des mystères auxquels il faut répondre rapidement, et d’autres qu’il faut faire tenir pour récompenser le fan qui aura tenu jusqu’au bout. Et surtout, il faut que le spectateur tienne à nos personnages. C’est la règle absolue : des personnages complexes, humains, auxquels on s’attache, qu’on prend plaisir à suivre longtemps.
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