Accueil Sport ENTRETIEN CROISÉ. JO Karaté : Leïla Heurtault et Didier Moreau, la « muse » et le « sensei »

ENTRETIEN CROISÉ. JO Karaté : Leïla Heurtault et Didier Moreau, la « muse » et le « sensei »

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Leïla Heurtault (à droite) avec son entraîneur Didier Moreau au Samouraï 2000. © DOMINIQUE BREUGNOT

Engagée dans la catégorie - 61 kg en karaté aux JO de Tokyo, qu’elle débutera vendredi 6 août à 5 h 28, Leïla Heurtault vise la médaille d’or. Licenciée au Samouraï 2000 (Le Mans), elle s’est livrée à cœur ouvert, avec son entraîneur Didier Moreau. Leur première rencontre, le blocage à l’annonce des JO ainsi que leur technique de visualisation… À la mi-juillet, ils ont pris le temps de se confier à Ouest-France et Prolongation.

D’habitude, Leïla Heurtault et Didier Moreau ne forment qu’un. Mais là, pour les Jeux olympiques de Tokyo, la joueuse sera séparée de son entraîneur... Une décision de la Fédération française de Karaté (FFK) peu à leur goût.

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Même à distance depuis Saint-Martin où il est parti voir ses filles, le coach manceau a réussi à la reparamétrer. « Elle a bloqué ses émotions comme elle sait le faire, expliquait-il dans nos colonnes mardi 3 août. Cet état d’esprit ne lui permet pas de se transcender mais elle s’est rebranchée samedi. » Avant de partir à Tokyo, la Guyanaise s’est longuement entretenu avec Ouest-France et Prolongation. Aux côtés de Didier Moreau, forcément.

photo leïla heurtault avec sa tenue olympique.  ©  denis boulanger  - ffk

Leïla Heurtault avec sa tenue olympique. Denis Boulanger - FFK

Comment a commencé votre histoire à tous les deux ?

Leïla Heurtault : J’étais à Mana en Guyane et je faisais du karaté depuis 3, 4 ans. Suite à un pari un peu stupide – on m’avait dit que je ne pourrai jamais faire championne du monde ni intégrer de sport étude – j’ai tapé « sport étude » sur internet. Et complètement par hasard, je suis tombé sur le club du Mans, le Samouraï 2000. J’ai ensuite dit à ma mère que je voulais y aller pour devenir championne du monde. J’ai fait les démarches auprès de Didier (Moreau) et du Samouraï 2000, sauf qu’il y avait quelques conditions (rires).

Didier Moreau : L’une des conditions sine qua non, c’est que je puisse la voir combattre, car je vois assez rapidement le potentiel des athlètes en situation. J’avais donc demandé à ses accompagnateurs au championnat de France de m’appeler pour son premier combat, même si elle perd.

« Je lui ai dit : “c’est bien, tu vas pouvoir retourner en Guyane’’ »

L.H. : Et j’ai perdu au premier tour mais on ne l’avait pas averti. Une fois le combat terminé, je suis allé voir Didier tout rhabillé en me présentant. Il n’était pas très content donc à vrai dire, ça a mal commencé…

D.M. : Je lui ai dit : « c’est bien, tu vas pouvoir retourner en Guyane ». Mais quand j’ai vu ses larmes commencer à couler, je lui ai dit d’aller se mettre en tenue. J’avais deux athlètes en finale et j’ai ainsi demandé à Leïla de s’échauffer avec elles pour voir ce que cela donnait. Honnêtement, je pensais qu’elle n’allait pas tenir et qu’elle allait se déballonner…

Elle a travaillé avec mes athlètes et cela ne s’est pas trop mal passé. Même si elle n’avait pas le niveau technique, elle n’a pas eu peur mentalement de se mettre en face des finalistes. Dès lors, je me suis rendu compte qu’elle en voulait vraiment et qu’elle n’était pas impressionnée. Et ça, ça m’a parlé.

Je me suis dit qu’on pouvait peut-être en faire quelque chose. On s’est donc mis d’accord pour qu’elle revienne en métropole pendant huit-quinze jours, pour que je me passe une idée sur son potentiel. Voilà pour nos débuts ensemble : je l’ai vue pour la première fois, elle avait 13 ans. Et elle a intégré le Samouraï 2000 à 14 ans.

photo leïla heurtault en 2011.  ©  dominique breugnot

Leïla Heurtault en 2011. DOMINIQUE BREUGNOT

Aujourd’hui, vous vous connaissez beaucoup mieux, quel type de relations entretenez-vous ? Une relation entraîneur-entraînée, une relation père-fille ?

L.H. : Arriver de Guyane, venir au Mans et laisser toute ma famille à 9 000 kilomètres… Au départ, ce n’était pas évident. Ce n’est toujours pas mon père mais c’est vrai qu’il a remplacé ma famille, comme le Samouraï 2000.

C’est une personne de confiance, donc très rapidement, je me suis appuyée sur lui. En tant qu’entraîneur certes, mais c’est aussi la personne avec qui je gérais tous les problèmes autres que le sport. Que ce soit par rapport aux études ou à ma vie personnelle. Plus le temps passait, plus il est devenu un ami. Car cela fait treize ans que je suis au Samouraï 2000. On a vécu tellement de choses ensemble que je ne peux pas dire que c’est juste un entraîneur.

D.M. : En général, les athlètes nous mettent dans des cases à part. Il y a les parents, les amis, les petits amis, les copains et l’entraîneur. C’est aussi ce que j’essaye d’exiger de mes athlètes car il faut que l’entraîneur soit vraiment à part. On a une relation bizarre ou en tout cas, différente. Il y a de l’amour mais ce n’est pas de l’amour paternel. Les athlètes nous confient des choses qu’ils ne disent pas à leurs parents ou à leur ami. C’est une relation humaine magnifique.

« Lors de l’annonce de l’entrée du karaté aux JO, je n’arrivais plus à rien à l’entraînement »

Dans votre parcours, y a-t-il un moment fort émotionnellement qui incarne votre relation ?

L.H. : Il y en a tellement… Mais l’un des moments qui représente bien la relation qu’on a avec Didier, c’est lors de l’annonce de l’entrée du karaté aux JO. C’était juste avant les championnats du monde et d’un coup, je n’arrivais plus à rien à l’entraînement… Je m’évanouissais presque. Je n’avais plus d’énergie, ça n’allait pas du tout. Mais dès que je partais de l’entraînement, je retrouvais cette énergie-là. On a fait de nombreux rendez-vous médicaux mais il n’y avait rien. C’était donc uniquement mental. Pour résoudre ce problème, on est allé place de la République (au cœur du Mans) pour avoir une discussion. On a mangé ensemble…

En réalité, cette aventure olympique me faisait peur. Au départ, je n’avais pas envie car cela me stressait énormément. On a beaucoup parlé et Didier m’a simplement dit que je faisais ce que je voulais. Si j’avais envie de partir, je le pouvais…

D.M. : (il coupe) J’ai provoqué la conversation car je sentais qu’il y avait quelque chose qui n’allait vraiment pas. Je lui ai dit : « Je te mets les clefs sur la porte et je te l’ouvre. Si tu veux partir, tu peux et cela ne changera rien entre nous. »

L’aventure humaine avec Leïla, c’est une complicité. C’est une relation particulière et elle avait peur qu’on coupe tous les liens si elle décidait d’arrêter. Alors que c’est complètement faux, on s’intéresse à la personne dans sa globalité au Samouraï 2000. Ce moment-là l’a libérée car il y avait un gros problème sur le fait d’être emprisonnée pendant quatre ans. Le lendemain, elle avait complètement basculé sur son objectif olympique.

photo leïla heurtault en 2012.  ©  dominique breugnot

Leïla Heurtault en 2012. DOMINIQUE BREUGNOT

Didier Moreau vous a également poussé à continuer vos études après le bac..

L.H. : Le problème, c’est que je ne supporte pas d’être dans une salle à écouter et à prendre en note… Je n’aime pas ça. C’est vrai que mener ce double projet m’a apporté beaucoup de choses sur le plan personnel et sur le karaté. Il y a énormément de bienfaits comme l’organisation.

Pour Didier, c’est vraiment le sport et les études. Tant que je fais du karaté, il faut que je fasse des études, quitte à m’aménager un emploi du temps particulier afin que je m’épanouisse au maximum. Il m’a énormément poussé dans les études mais maintenant, j’ai un master en management international.

D.M. : Le lycée Sud et l’Université du Mans nous ont vraiment aidés. Elle avait carrément un emploi du temps à son nom lors de l’IUT GEA. Rien n’est idéal mais pour une personne « extra-ordinaire », il faut des conditions « extra-ordinaires ». Elle est vraiment particulière, elle est atypique. C’est une machine de guerre mais il faut s’habituer à cette bestiole. Elle a une notice toute particulière.

Une bestiole, pourquoi ?

D.M. : Parce qu’on ne sait pas son nom. C’est quelque chose de difficile à gérer. Une bestiole peut être sympa mais elle peut aussi sortir les griffes. Cela la caractérise bien.

« Elle me pousse dans mes retranchements car elle est compliquée »

En un mot, comment pourriez-vous décrire l’autre ?

D.M. : Je te laisse commencer car si jamais tu m’allumes, je ferais pareil.

L.H. : il a tellement de casquettes que…. J’ai un mot : mon « mentor », mon « sensei » (littéralement, « né en premier »). Vous savez, on se donne beaucoup de surnoms mais en ce moment, c’est sensei mentor. Car Didier m’inspire dans beaucoup de domaines, même quand il m’énerve. Je prends exemple sur lui. On s’entraide énormément et on progresse ensemble.

D.M. : Dans le même registre… (rires des deux). Je dirai ma « muse », mais qui m’amuse quand même. En tant qu’entraîneur et préparateur mental, elle me pousse dans mes retranchements car elle est compliquée. Ce n’est pas un long fleuve tranquille et elle m’a obligé à aller dans plusieurs directions, à m’appuyer de beaucoup de personnes.

Car l’aventure olympique, ce n’est pas seulement nous deux. Il y a tout un staff (médical) autour et c’est cela qui fait que ça marche. On n’a pas du tout des ego surdimensionnés. Moi, je ne sais rien. Je sais ce que je sais mais je vais chercher de nouvelles compétences afin que Leïla puisse connaître sa notice et que je puisse l’aider à trouver ses repères pour être performante.

Dans notre parcours olympique, on a énormément rigolé. Comme on n’a pas envie de pleurer, compte tenu de la situation qu’on vit depuis quatre ans (des problèmes récurrents avec la Fédération française de karaté, ndlr), on rigole.

photo leïla heurtault, le 18 février 2014.  ©  dominique breugnot

Leïla Heurtault, le 18 février 2014. DOMINIQUE BREUGNOT

Y a-t-il un moment fort qui caractérise votre relation ?

L.H. : On s’appuie sur le positif comme sur le négatif, mais cela a été un parcours très long et très compliqué, semé d’embûches avec beaucoup de négatif. Après le TQO, on a passé la soirée à rigoler plutôt que de pleurer le soir même (elle n’a pas terminé dans les trois premières à Paris pour se qualifier aux JO, ndlr). C’était assez particulier, car on ne s’attendait pas à ce qu’on ait une telle réaction. On préfère en rire qu’en pleurer.

D.M. : On construit plus avec le rire, la joie, le plaisir plutôt que le négatif. Même s’il y avait beaucoup de raisons de pleurer, car on n’a pas eu beaucoup d’aides au niveau fédéral. Mais on s’est battu tous les trois, avec Dnylson (Jacquet, lui aussi licencié au Samouraï 2000 et en course pour un ticket olympique, ndlr).

« On ne veut pas la médaille d’or coûte que coûte »

Qu’est-ce qui vous pousse tous les jours à continuer ?

L.H. : Le dépassement de nos limites. On se fixe un objectif et une fois qu’on l’a atteint, on se demande ce qu’on doit faire ensuite. Quand je suis championne du monde, je me retrouve bête car je pensais que c’est la médaille d’or qui ferait le bonheur et la joie. Mais je me suis retrouvée déçue car même avec cette médaille, le soleil ne brille pas plus fort. Ce qui était censé être une joie immense ne l’était pas. J’étais plus dans le négatif.

Après avoir parlé avec Didier, j’ai compris que l’important n’était pas le résultat mais tout le parcours qu’il y a derrière. C’est pour cela que l’aventure olympique est déjà très belle, la médaille qu’on va aller chercher n’est que la cerise sur le gâteau.

De l’extérieur, cette culture de l’anti-résultat peut surprendre. Partagez-vous cet avis ?

L.H. : Oui et non. Tout le monde veut aller chercher la médaille d’or, et nous aussi, mais on ne la veut pas coûte que coûte. Je ne pourrai jamais renier mes valeurs pour aller chercher une médaille. Tout ce qu’on fait avec le cœur nous renforce.

photo leïla heurtault avec ses médailles de championne du monde 2013 et championne d’europe 2014.  ©  dominique breugnot

Leïla Heurtault avec ses médailles de championne du monde 2013 et championne d’Europe 2014. DOMINIQUE BREUGNOT

D.M. : Le karaté n’est pas un sport professionnel, les athlètes n’en vivent pas. Les titres, c’est formidable. J’ai gagné quelques coupes dans ma carrière mais elles sont à la cave. Car ce qu’on retient, c’est l’aventure, les voyages et les partages. Mais cela passe aussi par des victoires, car s’il n’y a que des défaites, le moteur est moins puissant.

Je dis à mes jeunes qu’ils vont en baver, en pleurer et en rire, mais l’ascenseur émotionnel est énorme. En quatre ans, ils en auront vécu quinze. Ils auront appris beaucoup de choses que des adultes lambda mettent 30 à 40 ans à apprendre. Quand ils sortent du centre de formation, ce sont des machines de guerre et ils ont de très beaux parcours professionnels.

Malgré votre élimination en demi-finale du TQO, vous avez été « réattribuée » grâce à votre 5e place au ranking olympique…

L.H : Du début jusqu’à la toute fin, c’est un parcours semé d’embûches. Ils ont pris la première personne non-qualifiée pour les JO et c’était moi…

D.M. : Compte tenu de leur choix avec Dnylson (Jacquet) de ne pas intégrer le pôle olympique, le parcours a été compliqué. Avec le recul, on se rend compte que c’était une décision judicieuse au vu de nos résultats. J’aimerais bien que les instances fédérales se remettent en question avec les résultats calamiteux de ces dernières années…

Leïla n’a pas été retenue pour disputer les championnats du monde, alors que les points sont multipliés par 12, ni pour les championnats d’Europe de l’année précédente, où le coefficient était de 6. Et malgré tout, elle se classe 5e mondiale.

« Le karaté ne sera pas à Paris 2024 et c’est une injustice »

S’il n’y avait pas eu les JO au bout de votre aventure, cela aurait-il été une déception ?

L.H. : L’objectif principal est les JO mais le parcours est tellement beau… Cela aurait été une déception mais j’aurais quand même été heureuse de tout ce qu’on a fait, car on s’est donné à fond et on a assumé nos choix jusqu’au bout. Je ne peux être que contente que le parcours continue. On est avant tout là pour la performance, donc on va aller chercher la médaille d’or.

D.M. : Il faut remettre cela dans son contexte, car il n’y a que dix athlètes dans sa catégorie (- 61 kg) qui font les JO. Être la seule Française présente, c’est déjà une victoire. Maintenant, c’est une extra life comme dirait Leïla, et si on ne nous embête pas, elle pourra faire un résultat.

D’autant plus que ce seront les seuls Jeux olympiques de l’histoire. Le karaté ne sera pas à Paris 2024 et c’est une injustice, car c’est l’un des sports les plus pratiqués au monde. On ne comprend pas. Encore une fois, peut-être que nos instances n’ont pas été à la hauteur pour défendre le bébé. Il y a des questions à se poser. On n’est peut-être pas assez médiatisé, mais c’est le serpent qui se mord la queue. Si on était olympique, on serait plus médiatisé.

photo leïla heurtault avec didier moreau en 2014.  ©  dominique breugnot

Leïla Heurtault avec Didier Moreau en 2014. DOMINIQUE BREUGNOT

Les Jeux olympiques, est-ce l’apothéose pour le karaté ?

D.M. : On a formé neuf champions du monde au Samouraï 2000, mais on ne peut pas nier que les JO sont une tout autre aventure. C’est un mot magique, tant pour les médias que pour les partenaires.

Le monde du karaté est-il un monde pro ?

D.M. : Non, on ne vit pas du karaté, car les primes de victoires sont toutes petites. Par contre, dans le sérieux et dans l’entraînement, on est au même niveau que les sports professionnels. Leïla s’entraîne trois fois par jour depuis quatre ans. Elle consacre sa vie au karaté. On n’a rien à leur envier car nous sommes de vrais pros, alors qu’on n’a pas les mêmes moyens que les autres. On se débrouille avec des bouts de ficelles et parfois, c’est largement aussi efficace.

« Cela a été très difficile de trouver un endroit où s’entraîner au Japon »

Vous avez parcouru beaucoup de pays avec toutes ces compétitions internationales. Pouvez-vous nous raconter ces voyages ?

L.H. : Oui, Didier met un point d’honneur à tout cela. À chaque fois qu’on va dans un pays, il y a la compétition mais aussi le fait de découvrir d’autres cultures. On s’est aussi entraîné dans des endroits atypiques pour pouvoir visiter le pays et avoir un autre regard sur lui.

D.M. : On s’est entraîné dans des dojos, dans des salles de boxes, sur les toits d’immeubles ou dans la rue à la lumière des phares. On a des dizaines d’anecdotes comme celles-ci.

Justement, y a-t-il une anecdote que vous avez envie de nous raconter ?

L.H. : Oh oui ! Les Japonais sont très gentils mais ils sont très stricts sur les règles. On s’est entraîné dans un parking et on nous a viré. Et bis repetita dans un parc, parce qu’on n’avait pas le droit. Trouver un endroit où s’entraîner au Japon, cela a été très difficile alors que c’est quand même le pays du karaté.

D.M. : Chaque voyage a été une aventure. Au Chili, on est arrivé en n’ayant pas d’hébergement, car l’hôtel qu’on avait réservé avait mis la clef sous la porte. Sauf qu’on l’a appris le soir même et c’était jour de fête national. Pas de magasin, pas de resto, pas d’hôtel… Rien, tout était fermé. On est donc parti à cette fête nationale manger des brochettes énormes où il pleuvait à torrents. Cela n’a rien changé à notre performance, car la compétition s’est super bien passée.

photo leïla heurtault avec dnylson jacquet et gwendoline philippe.  ©  dominique breugnot/team dbc pict

Leïla Heurtault avec Dnylson Jacquet et Gwendoline Philippe. DOMINIQUE BREUGNOT/TEAM DBC PICT

La Fédération française de karaté n’a pas voulu de coach de club pour les JO. Ce sera donc un entraîneur fédéral, Olivier Baudry, qui prendre la place de votre entraîneur. Comment allez-vous gérer la compétition sans lui ?

L.H. : C’est sûr que ce sera spécial, car compte tenu de tout le parcours olympique, on est très lié. On est tout le temps ensemble, que ce soit à l’entraînement ou en compétition. En compétition, il a déjà su me faire basculer. Parfois, je me sens bien aux échauffements, mais il me connaît tellement et il m’aide à passe un cap pour monter le niveau tout de suite. En combat, si je commence à perdre pied, il sait aussi me rassurer pour que je redevienne intelligente.

Cela peut changer tous les combats car au karaté, le coach a un rôle très important. Il a cette capacité à jouer sur l’arbitrage. Il peut revisionner une action avec un joker. J’ai une entière confiance en Didier et sur le tatami, il faut quelqu’un qui me connaisse. Aux Jeux, je vais me sentir bizarre, car je ne vais pouvoir que compter sur moi-même. À très haut niveau, chaque détail compte…

D.M. : D’autant plus que la personne qui va la coacher (Olivier Baudry) ne la connaît absolument pas, car elle n’a jamais coaché Leïla pendant ses trois compétitions avec l’équipe de France… Ce n’est pas possible de mettre un athlète dans ces conditions.

On veut que Leïla fasse un résultat, peu importe si c’est un coach de club ou un coach d’équipe national sur la chaise. La Fédération française de karaté veut absolument que ce soit un coach national et c’est un peu bête pour l’athlète, car ce qui compte, c’est sa performance… Pourquoi casser notre binôme le jour de la compétition la plus importante pour Leïla ? Je ne comprends pas. Soit il y a des ego surdimensionnés, soit les raisonnements sont mauvais.

« J’ai vu Stéphane Diagana qui travaillait beaucoup sa sortie des starting-blocks »

À distance, comment allez-vous vivre la compétition ?

D.M. : On va faire du mieux possible, car ce qui compte, ce n’est pas nos querelles internes mais la performance de Leïla. On va donner un maximum d’informations aux personnes qui seront avec elles pour que cela se passe du mieux possible. Cela va être compliqué mais on va y arriver.

L.H. : Ça va être étrange. Cela va chambouler mes habitudes et j’entreprends un gros travail avec mon préparateur mental pour faire la compétition sans Didier.

photo leïla heurtault en mai 2021.  ©  dominique breugnot photographer

Leïla Heurtault en mai 2021. DOMINIQUE BREUGNOT PHOTOGRAPHER

Quelle importance attachez-vous à la visualisation ?

D.M. : Pour moi, c’est très important. J’ai été dix ans en équipe de France, je n’avais pas les conditions idylliques comme Leïla. Je suis passé par l’Insep et j’ai vu Stéphane Diagana qui travaillait beaucoup sa sortie des starting-blocks. Quand je le voyais s’entraîner, j’avais l’impression qu’il ne faisait rien car il passait une heure à démarrer au ralenti en fermant les yeux. Je m’en suis inspiré et j’essaye de le faire partager à mes athlètes.

Les barrières mentales sont énormes, mais se voir faire la technique idéale permet de s’en rapprocher. C’est très important et on l’a complètement intégré dans nos entraînements.

« La visualisation pour guérir plus vite »

Que vous apporte ce travail ?

L.H. : Sans savoir quel nom cela portait, c’est un travail que j’effectuais naturellement. Quand Didier me montre une technique, je vais m’arrêter et la visualiser si j’ai du mal. Et surtout la ressentir au niveau de mes muscles et de mon corps, afin de l’intérioriser consciemment et inconsciemment. En visualisant la chose, c’est une partie du travail de fait, car mon corps est persuadé que je maîtrise cette technique alors qu’avant, je n’y arrivais pas.

Lors d’une blessure, la visualisation permet aussi de guérir plus vite. J’y crois et mon expérience m’a donné raison, car c’est un travail qui permet de dépasser nos limites et d’aller beaucoup plus vite.

Vous savez, j’ai eu une grave blessure à Dubaï lors du championnat du monde en 2017 et la visualisation a été d’une aide précieuse. J’ai une dent qui s’est totalement arrachée au point que la racine s’est retrouvée sur le tatami. Une autre renfoncée et une fracture de l’os alvéolaire… C’est une blessure qui n’arrive jamais, même les médecins du karaté n’avaient jamais vu cela.

Suite à cette blessure, je devais avoir quatre mois d’arrêt avant de reprendre doucement les entraînements, mais je n’avais pas trop envie d’arrêter, car on était sur le parcours olympique. On a donc fait un gros travail de visualisation. Je ne pouvais même pas venir aux entraînements, car les vibrations et le bruit me donnaient tellement mal à la tête…

« J’essaye de développer le cerveau reptilien »

Pour ne pas perdre mes habitudes d’entraînements, j’ai fait un gros travail de visualisation. Je m’imaginais aussi comme un arbre avec la sève qui venait dans mes dents pour réparer plus vite ma fracture de l’os alvéolaire. Je n’arrêtais pas de parler à mon corps pour lui dire de guérir plus vite. Au lieu de m’arrêter quatre mois comme cela était prévu, j’ai réussi à revenir en deux mois.

Derrière, j’ai fait les championnats de Fiance avec un casque, car mentalement, il faut pouvoir repartir au combat sans trop avoir peur de reprendre un coup. Et je fais championne de France avec seulement deux entraînements dans les jambes…

photo leïla heurtault en mai 2021.  ©  dominique breugnot photographer

Leïla Heurtault en mai 2021. DOMINIQUE BREUGNOT PHOTOGRAPHER

Outre la visualisation, avez-vous d’autres techniques de travail singulières ?

L.H. : Oui, pendant le premier confinement, on en a aussi profité pour faire de la mobilité articulaire, avec Jonathan Le Loge (éducateur sportif au Samouraï 2000, ndlr), qui travaille avec les animaux. Les animaux sont très intelligents de corps et d’esprit. On ne verra jamais un chat se lever et partir directement : à chaque fois, il va s’étirer d’une certaine manière et bâiller. On a donc travaillé sur cela pour devenir intelligent sur nos corps et nos mouvements.

D.M. : Depuis des années, j’essaye de développer le cerveau reptilien. Nous sommes d’anciens animaux et on essaye de s’en inspirer. Les animaux ne sont pas efficaces : ils sont efficients, c’est-à-dire qu’ils travaillent en faisant le moins d’efforts possible. Ils sont économes. Ce n’est pas de la fainéantise, mais ils cherchent juste à obtenir le meilleur résultat en faisant le moins d’effort possible. Et un animal bizarre comme Leïla a tout de suite intégré cette partie de la performance et de l’entraînement.

L.H. : Pour la visualisation, comme pour ce travail avec les animaux, c’est primordial de ne pas avoir de barrière mentale. C’est aussi ce qui fait notre force. C’est très important car si on fait quelque chose et qu’on n’y croit qu’à moitié, cela ne fonctionnera pas. Il faut vraiment y aller à fond, une fois qu’on a validé l’idée.

Le Samouraï 200 est une référence, mais y a-t-il d’autres domaines dans lesquels vous êtes précurseurs ?

D.M. : Oui, on ne s’autocensure pas. À partir du moment où c’est possible, et même s’il a une chance sur 1000, on la joue. On s’investit complètement dans tout ce qu’on veut faire. Ça marche ou ça ne marche pas, mais on aura au moins essayé.

L.H. : Il y a tellement de choses qu’on fait sans se censurer… On ne sait plus ce qui est normal, atypique ou complètement fou, car tout est possible dans la vie du moment qu’on met tous les moyens. Des choses des plus basiques aux plus complexes, rien n’est difficile.

D.M. : Ce qui compte concernant la gestion de l’énergie et l’efficience, ce n’est pas ce qu’on envoie comme énergie, mais ce que l’autre prend. On a beau être costaud et faire 100 kg, si la personne en face ne prend que 20 % de nos 100kg, il vaut mieux en faire 60 et qu’il en prenne 100 %. Leïla n’a pas un gros gabarit mais quand elle touche, elle fait très mal. On essaye de développer cet aspect.

Le mode de l’emploi pour suivre sa compétition

Pour voir les débuts de Leïla Heurtault aux JO, il ne faudra pas être en retard. Elle fera son entrée dans la compétition dès 5h28 vendredi.

En phase de poule, elle sera opposée à Xiaoyan Yin (Chine), triple championne d’Asie et vice championne du monde 2018, ainsi qu’à Merve Çoban (Turquie), Mayumi Someya (Japon) et Claudymar Garcés (Venezuela). La Mancelle pourrait alors se retrouver en demi-finale à 13h05, avant une éventuelle finale à 13h40.

 
Recueilli par Théo QUINTARD, au Samouraï 200 (Le Mans).    Ouest-France  

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