Dans un livre richement illustré, Georges Vigarello (photo), directeur d'études à l'École des hautes étudesen sciences sociales, dévoile les contoursde la silhouette. Un mot apparu au XVIIIe siècle.
Au départ, un nom propre. Etienne de Silhouette a été, très brièvement, ministre des Finances, en 1759. Voulant taxer les richesses, il déplaît à Louis XV et est renvoyé. « Son nom désigne alors une effigie évanescente », dit Georges Vigarello. L'histoire a aussi retenu que de Silhouette réalisait des profils grâce à une ombre portée. Sur le papier, la couleur noire du visage contraste avec la blancheur du fond. « En restituant fidèlement les traits principaux, il veut mettre en évidence le profil psychologique de chacun.»
Le Suisse Lavater, lui, « silhouette » en pied ses sujets avec une machine. Les silhouetteurs ont du succès et chacun peut obtenir « sa propre image », bien avant l'avènement de la photographie.
La silhouette s'impose. « Les silhouetteurs explorent et comparent les profils : longueur des jambes, cambrure, densité du pourtour. » Des illustrateurs (Daumier, Grandville...), des graveurs dessinent eux aussi des morphologies différentes. Mais « plus on s'intéresse à ces différences, plus grande est la tentation épouvantable d'établir une hiérarchie 'raciale' des morphologies. Le juif en sera le symbole à partir de la fin du XIXe ».
La presse et les affiches se développent. « Il faut séduire le lecteur au premier coup d'oeil avec des dessins aux traits rapides et précis. » Dès lors, « l'exploitation du contour des corps est aiguisée ». En 1883, « Zola, parle déjà dans Au bonheur des dames, du culte sans cesse renouvelé du corps. Il décrit les grands magasins comme les nouvelles cathédrales. »
Maîtriser sa silhouette. À la fin du XIXe, « des femmes accèdent au salariat. Tout ce qui entrave les gestes, corsets, robes amples et cerceaux sous les jupes, disparaît. Lasilhouette se rapproche de la vraie anatomie du corps. Devant le miroir, on surveille sa ligne. « Ce n'estplus seulement le regard extérieur qui compte, c'est le regard desoi sur soi. » Hommes et femmes, on fait des régimes, de la gym. « Lasilhouette désigne une ligne fuselée et dynamique ». La minceur se chiffre.
L'idéal des poids et des contours évolue. En 1929, une femme de 1,60 m doit peser 60 kg. Dix ans plus tard, pour la même taille, c'est 51,5 kg, et 58 cm de tour de taille. Aujourd'hui, selon l'Insee, le poids moyen d'une femme de 1,63 m est de 63 kg.
L'obsession de la minceur. « Elle était déjà valorisée à la Renaissance. La minceur traditionnelle, celle des jeunes filles décrites dans les romans au XIXe, renvoie à la délicatesse, à la fragilité. Aujourd'hui, la norme est au corps tonique, efficace. La minceur est clairement favorisée dans les recrutements en entreprise. L'épaisseur est associé à la lenteur. »
Que dire de cette couverture de Votre beauté ? (ci-dessus) « Sous un air invitant qui dirait que rien n'est grave, elle pose une double exigence : soyez au mieux du culte de la minceur et soyez au mieux de ce que vous êtes. »
Georges Vigarello estime que « Nous n'avons pas fini de nous confronter à la minceur. Pas aux silhouettes efflanquées, mais aux silhouettes galbées, musclées et dynamiques. »
La Silhouette, naissance d'un défi,du XVIIIe siècle à nos jours, Le Seuil, 160 pages, 35€.
Claude MAINE.