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VIDÉO. Harcèlement, précarité, abus : le burn-out silencieux des collaborateurs de l’Assemblée nationale... |
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Budget bloqué, motion de censure… Depuis quelque temps, le rythme à l’Assemblée nationale est effréné. © OUEST-FRANCE / NOLWENN VOURCH
Surnommées les petites mains de l’Assemblée nationale, les collaborateurs parlementaires s’activent tous les jours dans l’ombre de leurs députés. Mais derrière les dorures de l’hémicycle : une vérité crue. Celle des journées interminables, des addictions et parfois des députés maltraitants. Plongée dans les couloirs du Palais Bourbon.
C’est un métier très exigeant et parfois très ingrat
, assure Christine Pirès Beaune, questeure de l’Assemblée nationale. Derrière les 577 députés français, on trouve en moyenne entre 1 900 et 2 000 collaborateurs. Un groupe dont la parité est presque parfaite et dont la moyenne d’âge est de 37 ans.
Juristes, secrétaires, plumes, communicants : pour les assistants parlementaires, les casquettes peuvent être diverses. Je ressens beaucoup d’adrénaline, déclare Emilie Mostefaï, collaboratrice auprès de la députée Céline Hervieu (Parti socialiste), je ne sais pas si je vais rester longtemps, mais pour l’instant je suis heureuse et fière de ce travail au groupe.
Ces profils souvent jeunes, polyvalents et très engagés aux côtés de leurs députés sont la spécialité de l’Assemblée nationale. Une institution où tout va très vite et où la pression peut rapidement devenir forte en fonction des aléas politiques du moment.
Un rythme infernal
Budget bloqué, motion de censure, amendements par milliers, commissions de plus en plus nombreuses et séances nocturnes. Depuis quelque temps, le rythme à l’Assemblée nationale est effréné.
Les députés sont stressés et nous le font ressentir. En quelques heures, dès que le projet de loi de finances a été inscrit à l’ordre du jour de la séance, il nous a fallu rédiger des tonnes d’amendements
, confie Marine (prénom d’emprunt), collaboratrice au Palais Bourbon depuis deux ans, à Ouest-France en octobre 2025.
Le 10 octobre dernier, à l’occasion de la Journée mondiale de la santé mentale, le syndicat CFDT-collaborateurs et le Cercle des collaborateurs et assistants parlementaires publient une enquête alarmante sur l’état des assistants de l’Assemblée.
Avoir envie de se suicider à cause de son travail, parce que c’était la question, c’est quelque chose qui est extrêmement préoccupant
, s’inquiète Astrid Ribardière, de la CFDT-collaborateurs. C’est une population qui est extrêmement fragile, non pas parce qu’ils le sont personnellement, mais parce que leurs conditions de travail et leur contrat les fragilisent grandement
, ajoute-t-elle.
Pas de statut au Palais Bourbon ?
Au début de chaque nouvelle législature, l’Assemblée nationale donne la possibilité aux députés de recruter jusqu’à cinq collaborateurs pour les assister pendant leur mandat. Le parlementaire dispose alors d’un crédit mensuel d’un montant de 11 118 € pour rémunérer son équipe. Le député dispose de la qualité d’employeur. C’est lui qui recrute, licencie, fixe les conditions de travail mais aussi le salaire, car aucune grille salariale n’existe officiellement.
Mais ce qui rend le contrat de collaborateur définitivement unique, c’est sa fragilité. Dans le cas d’une fin de mandat, d’une démission du député ou même d’une nomination de ce dernier au sein du Gouvernement, ses assistants perdent leur emploi du jour au lendemain, sans préavis.
Lors de l’annonce de la dissolution de l’Assemblée nationale par Emmanuel Macron en juin 2024, près de 2 000 collaborateurs apprennent la perte immédiate de leur travail en direct. Ce n’est pas juste une dissolution politique, c’est aussi un plan social à grande échelle
, analyse Marianne Maximi, députée de La France insoumise.
Quand certains députés abusent
L’autre face du mal-être des collaborateurs parlementaires est le comportement abusif de certains députés. L’exemple le plus courant reste la demande constante de disponibilité du député envers ses collaborateurs. Un comportement encouragé par un calendrier politique surchargé, mais aussi, parfois, par des contraintes géographiques.
J’ai travaillé deux ans pour un député en outre-mer, ça a été des horaires très compliqués. Étant basé à Paris, j’avais 12 heures de décalage horaire avec la circonscription, confie Fabien (prénom d’emprunt), collaborateur à l’Assemblée nationale. C’était vraiment compliqué de respecter le cadre des 35 heures.
Le 4 juillet 2025, l’ancienne députée Laetitia Avia est condamnée en appel pour des faits de harcèlement moral sur cinq de ses ex-collaborateurs. Dans un procès assez médiatisé, l’ancienne parlementaire de La République en marche écope de six mois d’emprisonnement avec sursis et de deux ans d’inéligibilité.
À l’Assemblée nationale, l’omerta règne en maître. S’il existe bien une liste interne officieuse des députés à éviter, ces derniers sont toujours là et arrivent sans cesse à recomposer leurs équipes au fil des démissions.
L’Assemblée nationale aveugle ?
En février 2020, à la suite de demandes récurrentes de l’intersyndicale, Richard Ferrand, alors président de l’Assemblée nationale, lance une cellule de lutte contre le harcèlement. Selon les chiffres, entre 2020 et fin 2024, 172 personnes ont appelé cette cellule et 64 % d’entre elles étaient des collaborateurs. Au total, 18 appels ont débouché sur un signalement.
Généralement, les signalements débouchent sur un licenciement ou une rupture conventionnelle, ce n’est jamais à l’avantage des collaborateurs parlementaires malheureusement
, juge Astrid Ribardière, de la CFDT-collaborateurs.
Une réforme attendue
Pour faire évoluer leur statut, les syndicats doivent d’abord se mettre d’accord avec l’ADE : l’Association des députés-employeurs. Dans un article publié par Le Monde en octobre 2025, on apprend que le climat social entre les syndicats et l’association est tendu.
Après plus de six mois sans président, l’ADE a donné mandat en octobre 2025 à Anne-Laure Blin. La députée Les Républicains aura pour mission de relancer le dialogue social pour une réforme plus que jamais nécessaire, selon la majorité des syndicats.
Entre dépassement horaire systémique, députés parfois abusifs et cadre de travail précaire, le mal-être des collaborateurs parlementaires est impossible à nier. À l’heure où le harcèlement scolaire, en ligne et au travail fait l’objet de nombreuses lois à l’hémicycle, le Palais Bourbon ne devrait-il pas, comme on dit, balayer devant sa porte ?