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Plan de réarmement européen : de quoi ont vraiment besoin les armées du Vieux Continent ?... |
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Des chars Leopard 2 allemands et polonais lors d’un exercice de l’Otan en Pologne, en mars 2024. © SEAN GALLUP / Getty Images via AFP
Les contours précis du plan de réarmement de l’Europe annoncé par Ursula von der Leyen, la présidente de la Commission européenne, seront discutés jeudi 6 mars. Mais pour affronter sereinement les bouleversements de l’ordre international, de quoi le Vieux Continent a-t-il vraiment besoin ? Éléments de réponse.
Ce jeudi 6 mars 2025, les dirigeants des pays européens se réuniront à Bruxelles pour discuter des détails du plan de réarmement de l’Union, annoncé lundi par Ursula von der Leyen, la présidente de la Commission européenne. Ce plan, qui mobilisera au total 800 milliards d’euros, doit permettre la montée en puissance des armées européennes et pallier d’importants manques, devenus criants avec le spectre du désengagement américain. Quels sont ces manques ? Et, au-delà, dans quel secteur doit prioritairement porter l’effort de réarmement européen ? On fait le point.
Une armée de terre à équiper en drones
En matière d’armements terrestres traditionnels, les Européens sont « plutôt bien » fournis, explique Léo Péria-Peigné, spécialiste armement à l’Institut français des relations internationales (Ifri). « Il y a un char, le Leopard, qui est quasiment un char européen, il y a plusieurs blindés d’infanterie… ». Les manques en matière d’obus d’artillerie, que le conflit en Ukraine avait révélé au grand public, sont devenus moins criants, en lien avec la mobilisation des producteurs européens. Une montée en puissance qui devra néanmoins continuer pour remédier au retrait américain et équiper des armées conventionnelles probablement appelées à grossir.

Une usine de fabrication d’obus à Tarbes (Hautes-Pyrénées), en avril 2023. LIONEL BONAVENTURE / ARCHIVES AFP
La guerre en Ukraine a fait apparaître au grand jour d’autres carences des armées européennes, pas toujours comblées. Léo Péria-Peigné évoque d’abord « les lance-roquettes longue portée », pour lesquels « il n’y a pas de producteurs européens à l’heure actuelle ».
Autre manque cruel : les drones, notamment ceux de petits calibres, très utilisés sur le front ukrainien, pour les frappes ou les reconnaissances. L’Europe doit « développer des capacités, elle n’a pas le choix », résume Thibault Fouillet, directeur scientifique de l’Institut d’études de stratégie et de défense. De son côté, Kiev dit avoir fabriqué 4 millions de ces drones l’an passé. Le signe que les consommations sont très importantes mais qu’une montée en puissance significative est possible.
Une défense sol-air à compléter
Le conflit russo-ukrainien a mis en lumière une autre fragilité potentielle des armées européennes : les systèmes de défense air-sol, notamment décisifs pour protéger les grandes villes et installations stratégiques.
Aujourd’hui, faute de mieux, l’Europe utilise assez massivement des systèmes américains Patriot. « Techniquement, on sait faire », explique pourtant Léo Péria-Peigné. « Le système Mamba franco-italien pourrait être un remplaçant pas désavantageux du Patriot, mais il n’y en a pas beaucoup qui ont été produits et la chaîne n’a pas tourné depuis un bon bout de temps ». L’Allemagne dispose d’un système similaire, appelé IRIS-T.
Un deuxième système qui n’est pas de trop car, comme le rappelle Thibault Fouillet, une défense sol-air doit « être multicouche » pour être efficace : « Il vous faut des matériels de toutes les portées, contre toutes les menaces, en permanence et avec un fort stock de munitions ». Si l’Europe décide d’être totalement autonome de ce point de vue, l’effort à mener pourrait donc être notable.

Un système de défense sol-air Patriot en Allemagne, en juin 2024. JENS BUTTNER / dpa Picture-Alliance via AFP
Des marines et armées de l’air à conforter
Dans les airs et sur les mers, les Européens disposent d’une base solide, à même de permettre une montée en puissance si les futures doctrines stratégiques le réclament. « Il y a beaucoup de compétences en Europe », rassure Léo Péria-Peigné, au sujet de l’aérien. Le Vieux Continent est en mesure de produire ses propres chasseurs-bombardiers comme le Rafale ou l’Eurofighter et ce, sans trop de composants américains.
Néanmoins, de nombreuses armées européennes ont déjà commandé des F-35 américains, que la prochaine génération d’avions européens arrivera trop tard pour remplacer. Certains pays du continent devront donc pendant plusieurs années s’en remettre à des armes américaines pour remplir leurs missions aériennes, importantes dans les méthodes de guerre occidentales.
Concernant la marine, « on a l’essentiel de ce qu’il nous faut, en termes de coques. Mais il y a beaucoup de marines qui utilisent des systèmes de combat et des missiles américains », poursuit Léo Peria-Peigné. Si les chantiers navals européens sont compétents et productifs, plus que leurs homologues américains sur bien des points de vue, les Marines européennes devront apprendre à se passer des logiciels états-uniens. Une problématique qui touche d’autres armes, et s’étend même au domaine civil.
Un front spatial à investir
Les armées européennes devront aussi investir davantage dans un champ de conflictualité qui s’est intensifié récemment : l’espace, et ses précieux satellites. Les Européens accusent ainsi un certain retard dans « les communications et le renseignement par satellites », explique Léo Péria-Peigné.
Comme l’explique le chercheur, si la France dispose d’une partie de ces moyens de renseignements et de télécommunications, tel n’est pas le cas de nombreux Européens. Pour couvrir de manière autonome les besoins du Vieux Continent, une montée en gamme est donc nécessaire. D’autant que les menaces américaines de suspendre la transmission de renseignements à l’Ukraine et le rôle qu’a pu jouer le système Starlink d’Elon Musk prouvent toute l’importance des satellites militaires.

Un terminal Starlink dans un champ de la région de Zaporijjia (sud de l’Ukraine), en février 2024. ANDRE ALVES / ANADOLU VIA AFP
Une logistique à booster
Au-delà des armes en elles-mêmes, le renforcement des armées européennes devra passer par celui de ses services de soutiens, que les observateurs estiment trop faibles. « Quand on fait des exercices avec les Américains, ils nous rajoutent des régiments de soutiens car on en manque ! », rappelle Léo Péria-Peigné. Même chose pour les stocks et approvisionnements en tous genres, pas dimensionnés pour endurer un conflit de haute intensité. « Les stocks ont été sacrifiés depuis trente ans. Or on voit qu’aujourd’hui l’Ukraine ne tient que par les stocks », rappelle le chercheur de l’Ifri.
Le tout pose enfin la question de la logistique. Avec la guerre en Ukraine, « on a redécouvert que la guerre majeure se fait dans la durée et que cela a un fort coût logistique », explique Thibault Fouillet. L’Europe doit donc se préparer à « densifier la logistique de combats », avec davantage de camions et de trains dédiés, mais aussi à unifier les méthodes et « les infrastructures », comme les voies de chemins de fer. « Aujourd’hui, les rails n’ont pas le même écartement dans tous les pays d’Europe », rappelle Thibault Fouillet. Pour mieux se défendre, l’Europe devra donc livrer une nouvelle « bataille du rail ».