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REPORTAGE. Des patients juste séparés par un rideau : quand les soins psychiatriques se dégradent... |
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En Sarthe, les capacités de consultation et d’hospitalisation sont saturées. Il manque plusieurs dizaines de psychiatres, infirmiers, aides-soignants… © Ouest-France
La spécialité souffre d’un manque d’attractivité. Alors que s’ouvrent les Assises nationales de la psychiatrie, regard sur la situation en Sarthe, plombée par le manque de soignants.
Le lieu semble un peu vide. Il est pourtant archi plein. L’hôpital psychiatrique d’Allonnes (Sarthe), au sud du Mans, sature. Tout comme les trente centres de consultation gérés par l’Établissement public de santé mentale (EPSM) de la Sarthe, qui emploie 1 450 personnes, dont une cinquantaine de psychiatres.
Pour répondre aux besoins, il nous faudrait trente médecins supplémentaires
, estime Céline Lagrais, nouvelle directrice de l’EPSM, consciente d’œuvrer dans un territoire aux difficultés aiguës
. La crise du Covid a fait grimper l’activité. Pas les vocations. Outre les psychiatres, il manque quarante infirmiers et aides-soignants, mais aussi dix cadres et secrétaires.
Trois jours sur un brancard
À la clé, un douloureux jeu de chaises musicales, notamment aux urgences du centre hospitalier du Mans, où une équipe de l’EPSM prend en charge les patients relevant de la psychiatrie. Actuellement, une dizaine de personnes, dont l’état nécessiterait une hospitalisation, restent « stockées » sur des brancards. Certaines y passent trois jours. Alors qu’il s’agit de cas lourds : personnes délirantes, suicidaires, victimes d’angoisses…
Les patients sont juste séparés par un rideau en plastique. Certains montent en tension, ça finit avec de la sédation, des gens attachés
, déplore une infirmière, qui a enregistré vingt malades sur ces brancards il y a deux semaines. Le week-end, quelques-uns partent vers les hôpitaux de Nantes (Loire-Atlantique), Alençon (Orne), Rennes (Ille-et-Vilaine). En semaine, des places se libèrent à Allonnes, mais au compte-gouttes. Avec une pression insidieuse sur les psychiatres pour faire sortir
des malades.
La réserve sanitaire appelée en renfort
C’est choquant. Vingt personnes, c’est l’équivalent d’un service
, s’indigne Frédéric David, délégué CGT de l’EPSM. Ces patients seraient sans doute mieux à Allonnes
, admet la directrice, qui parle de partie visible de l’iceberg
: Si on ne devait pas réduire l’accueil dans les centres médico-psychologiques, les lieux de consultation, les hôpitaux de jour, on n’aurait pas autant de personnes en crise.
Pour éviter la fermeture de lits cet été, l’EPSM de la Sarthe a été l’un des rares établissements à recevoir le renfort de la réserve sanitaire. Les lits ? Après des décennies de réduction, l’EPSM en compte près de 400 depuis une dizaine d’années. Mais le problème est ailleurs. L’ambulatoire, aux vertus thérapeutiques reconnues, ne compense pas l’augmentation des besoins.
Deux fois moins de psychiatres
Les créneaux de consultations se tarissent. L’équipe mobile de prévention du suicide, dans un département durement touché par ce fléau, n’a pas vu ses effectifs augmenter depuis cinq ans. Les autres équipes mobiles interviennent rarement hors de l’agglomération du Mans.
Pour couronner le tout, le département de la Sarthe compte deux fois moins de psychiatres et neuropsychiatres libéraux que la moyenne nationale : 4,3 pour 100 000 habitants, contre une moyenne de 9,3 en France métropolitaine.
Une politique d’attractivité lancée
Pour attirer les blouses blanches, l’EPSM table en partie sur la réforme de l’enveloppe budgétaire, plus généreuse pour les zones en difficulté. Suffisant pour ramener les étudiants ? Depuis 2012, la spécialité ne parvient plus à remplir ses postes d’internes. En 2019, 17 % des places en psychiatrie sont restées vacantes.
Résultat : les Agences régionales de santé gèrent la pénurie. Et les hôpitaux déplumés frappent à la porte de leurs voisins… parfois lointains. L’EPSM de la Sarthe a ainsi été sollicité par… la Moselle.